Association pour la Légèreté en Equitation

International Dressage & Equitation Association for Lightness

 

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Source IFCE

Auteurs : Séverine HENRY - Martine HAUSBERGER - Marianne VIDAMENT

Octobre 2019

Les premières étapes de l’éducation du jeune cheval (mise du licol, conduite en main…) sont déterminantes pour l’utilisation future de l’animal et la relation Homme-cheval à venir. Cependant, elles se révèlent souvent délicates. Cette éducation va nécessiter des interactions répétées avec l’Homme. En fonction de la qualité des interactions, le jeune cheval va se forger une représentation plus ou moins positive de celui-ci. Soigner cette éducation est donc essentiel à la construction d'une relation Homme-cheval de qualité.

Le jeune cheval

Le cheval est un animal domestique au statut particulier. Comme d’autres animaux de rente, c’est un animal qui vit hors de la maison et qu’il faut pouvoir soigner, déplacer, manipuler. Mais il se rapproche de l’animal de compagnie en ce qu’on veut pouvoir interagir de façon privilégiée avec lui. On souhaite qu’il accepte le contact y compris d’enfants, et bien sûr, en plus, la présence d’un humain sur son dos ou d’un attelage derrière lui. Il doit apprendre à obéir, respecter et réaliser des tâches parfois complexes.

Les interventions auprès de jeunes chevaux se révèlent souvent délicates pour les éleveurs ou les vétérinaires. Ils sont parfois amenés à recourir à des moyens de contention pour à la fois réaliser les actes prévus et limiter les risques. Malheureusement, ce sont ces moyens mêmes qui s’avèrent parfois source de risques. Par exemple, le tord-nez est l’une des principales sources d’accidents chez les vétérinaires équins.

Forcer le contact n’est pas une solution. Chez des poulains, les manipulations contraintes peuvent entraîner une mémoire négative de l’Homme, rendant ces jeunes individus méfiants. Or, la qualité (positive ou négative) de la relation établie avec un humain familier (soigneur, éleveur) influe sur la réaction de ces chevaux envers des personnes inconnues. De quels moyens disposons-nous donc pour éduquer ces jeunes chevaux ?

Le jeune cheval, comme tout jeune individu, se développe en intégrant toute expérience comme source d’apprentissage. S’appuyer sur les principes d’apprentissage est une nécessité absolue pour quiconque veut éduquer. Par ailleurs, l’environnement non humain (social et non social) dans lequel évolue l’animal est aussi source d’apprentissage. Il est susceptible de promouvoir l’éducation ou au contraire d’interférer avec la relation Homme-poulain.

Les bases de l’éducation : le poulain avant sevrage

Après le sevrage, la mise en présence avec un adulte et d’autres jeunes chevaux diminue les réactions de stress et le développement de comportements abherrants © N. Genoux

Au moment du sevrage artificiel, vers l’âge de 6 mois, le jeune est encore très influencé par sa mère, mais il est également plus ouvert aux autres influences qu’à un âge plus précoce.

Dans beaucoup de cas, l’éleveur profite de ce moment de séparation pour rentrer le poulain au box et lui inculquer une éducation de base. Les expérimentations montrent que les manipulations habituelles (mise du licol, prises de pieds…) à ce stade sont mieux mémorisées par le poulain qui apprend mieux à accepter les contraintes humaines. Il est possible que le stress induit par la séparation induise une redirection de l’attention envers le seul « interlocuteur », en l’occurrence l’Homme.

Néanmoins, maintenir les poulains en isolement au sevrage et ensuite peut être source de perturbations comportementales (agressivité, stéréotypies) et n’est pas forcément souhaitable.

Plusieurs aspects peuvent favoriser le développement d’une relation de confiance entre le poulain et l’Homme, base utile à l’éducation et l’acceptation des tâches imposées. Ainsi, l’utilisation de modèles sociaux « apprivoisés » tant avant (mère) qu’après le sevrage (jeunes du même âge ou autres adultes) permet de construire ce lien. La présence d’adultes autres que la mère au sevrage permet de réduire les réactions de stress et les conséquences comportementales associées. Une série d’expériences réalisées sur des jeunes du sevrage à l’âge d'un an montre que si l’utilisation de modèles sociaux ne permet pas un apprentissage par observation (tâche réalisée en voyant l’autre la faire), elle favorise grandement l’établissement d’une relation de confiance et l’acceptation du contact. Le jeune devient acteur de la relation et va présenter une attention active envers l’Homme. Sur cette base, il est alors beaucoup plus aisé d’habituer le jeune à des procédures ou objets liés à l’éducation (brossage, mise du licol).

Dans beaucoup de cultures traditionnelles, le jeune est emmené avant sevrage avec sa mère et par la suite avec des individus plus âgés sur le lieu de travail, apprenant ainsi à s’habituer aux contextes et équipements de travail dans un cadre où son « modèle » ne montre aucune peur envers ceux-ci. Il serait probablement souhaitable que de telles pratiques soient remises en valeur dans nos cultures actuelles. Idéalement donc, le jeune aura acquis confiance et intérêt envers l'Homme, utiles pour l'indispensable éducation individuelle qui devra s’appuyer sur une application des règles d’apprentissage.

Par ailleurs, les interventions de routine sur le poulain peuvent laisser une mémoire plus ou moins négative. Vermifugations, vaccinations, parages sont des interventions habituelles, mais qui peuvent être perçues négativement par le jeune, comme en témoignent ses réactions parfois violentes. De fait, dans certains cas, le seul contact qu’aura eu le poulain à l’Homme jusqu’au sevrage est parfois de ce type, induisant méfiance voire agressivité.

L’éducation du jeune, particulièrement après le sevrage, devra donc permettre d’atteindre deux buts si l’on souhaite garantir une relation de bonne qualité et une limitation des risques :

  • Obtenir une obéissance durable ;
  • Compenser les indispensables interventions négativement perçues.

Du sevrage au débourrage : assurer une éducation positive et durable

Est-ce possible ?

Comme indiqué précédemment, l’apprentissage des bases de l’éducation se fait généralement sous forme d’habituation aux contraintes exercées par l’Homme. La répétition de la mise forcée du licol amène à une acceptation de cette contrainte. Il est cependant possible d’aller plus loin qu’une simple acceptation et de faire de l’éducation un élément positif de la relation Homme-poulain.

La nourriture est un puissant moyen de motivation pour les apprentissages pour la plupart des chevaux © A. Laurioux

Ainsi, de jeunes chevaux peuvent être entraînés à un ordre vocal leur demandant de rester immobiles, et ce, face à des interventions de plus en plus invasives (pansage, prise des pieds, pose d’un surfaix, thermomètre anal, application d’un spray) en appliquant le principe du renforcement positif. Il a une récompense alimentaire quand il est resté immobile 5 sec, puis 10 sec… jusqu’à une puis plusieurs minutes. 

Les jeunes chevaux ainsi éduqués apprennent très vite à accepter l’ensemble des stimulations et interventions (en environ 3h en sessions de 5min), et ce, sans aucun comportement agressif envers l’Homme, alors que la même tentative sur des chevaux non renforcés induit un apprentissage plus lent (en plus de 5h) et qui est surtout associé à des comportements à risques. On observe 5 à 6 fois plus de tentatives de morsures ou de menaces de taper chez ces jeunes. De plus, cette éducation a des effets durables (obéissance même après un an sans entraînement) et généralisables (même obéissance face à de nouvelles stimulations ou des personnes non connues).

Dans les deux cas, les animaux apprennent le renforcement positif permettant d’obtenir des effets plus rapides et plus durables. Il est surtout intéressant de constater que ces types d’éducation ont un impact majeur sur la relation Homme-cheval hors entraînement. Les animaux renforcés positivement ont spontanément cherché le contact avec une personne immobile dans leur box et se sont facilement laissés toucher. Huit mois plus tard et sans réentraînement, une personne inconnue mettait trois fois moins de temps à toucher un de ces jeunes au pré et 4 fois moins de temps à lui mettre le licol qu’à un animal non renforcé.

Globalement donc, l’utilisation d’une récompense alimentaire est un élément extrêmement positif dans l’éducation, avec des conséquences globales sur l’ensemble de la relation. Contrairement à certaines idées reçues, l’utilisation de ce renforcement n’a développé en aucune manière de tendance à mordre chez le jeune. Bien au contraire, les manipulations ont été bien moins risquées qu’avec des jeunes non renforcés. Ces résultats sont en accord avec les protocoles de soins développés dans les parcs, zoos ou laboratoires travaillant avec des animaux sauvages comme les mammifères marins ou les primates, pour qui l’éducation de ce type est le seul moyen d’approcher l’animal pour vérifier son état sanitaire ou réaliser des soins. Une telle approche peut également être utilisée pour « compenser » les indispensables interventions invasives et en laisser une mémoire positive.

Les principes

Pour que ce type d’éducation soit un succès, il faut respecter un certain nombre de règles :

  • S’assurer que la récompense est donnée immédiatement après l’obéissance, sinon le cheval ne peut pas faire le lien ;
  • Renforcer systématiquement jusqu’à l’acquisition de la tâche, puis de façon aléatoire ;
  • Ne jamais donner de récompense alimentaire hors travail. C’est à cause du non respect de cette règle que des chevaux peuvent devenir « exigeants ». Si on veut amener des friandises hors travail, les mettre au sol ou dans la mangeoire ;
  • Utiliser toujours le même ordre pour la même demande (si c’est vocal le même mot) ;
  • Réaliser un seul apprentissage à la fois ;
  • S’assurer que la récompense en est bien une pour le cheval. Si on donne un bout de carotte à un cheval qui ne les aime pas, cela ne peut pas être une récompense alimentaire. Seul le cheval est à même de dire si un acte ou un objet est pour lui positif (s’assurer de son appétence).

Le renforcement peut être positif, comme dans l’exemple ci-dessus, ou négatif (l’animal apprend à éviter une action ou un stimulus aversif). Dans les deux cas, le renforcement vise à augmenter un comportement et permet un apprentissage. Les études montrent cependant que l’impact sur la relation générale à l’Homme n’est pas le même et qu’un renforcement négatif exclusif ou trop intense peut détériorer cette relation.

Certains individus sont plus sensibles que d’autres à l’un ou l’autre type de renforcement, ce qui peut amener à réfléchir dans certains cas à des combinaisons. L’essentiel est que la mémoire finale soit positive. Le renforcement diffère donc fondamentalement de la punition qui vise à supprimer un comportement indésirable. La punition raisonnée fait partie intégrante de l’éducation, mais elle doit être appliquée avec justesse et discernement et compensée par des actes positifs.

Quel renforcement ?

La récompense à base de caresses n'est pas forcément perçue positivement © A. Laurioux

Beaucoup rechignent à utiliser une récompense alimentaire et préfèrent utiliser des caresses, grattages, encouragements vocaux. Seuls des renforcements primaires (biologiquement pertinents) permettent l’acquisition d’une tâche nouvelle de façon durable. Il faut donc déterminer si ces stimulations ont une pertinence biologique au même sens que l’aliment. 

Est-ce qu’un contact sur le corps par exemple apporte un élément physiologique positif ? Les grattages mutuels entre individus se font dans des zones particulières (garrot). Des expérimentations ont montré un abaissement du rythme cardiaque lors de stimulations dans cette zone. Nous avons donc testé si un grattage au garrot pouvait, au même titre qu’une récompense alimentaire, permettre l’éducation à

l’immobilité et l’acceptation d’interventions. Il s’avère que tous les animaux ne perçoivent pas cette stimulation de façon positive et qu’elle ne permet pas l’acquisition de la tâche. De la même façon, les caresses ne sont pas nécessairement perçues positivement par le jeune.

Les contacts tactiles, tout comme la voix, ne peuvent donc pas agir comme des renforcements primaires. Ils peuvent servir de renforcements secondaires, c'est-à-dire être associés à la récompense alimentaire (exemple : « c’est bien ! ») ; l’animal mémorisera cette association et le mot pourra alors être utilisé pour montrer à l’animal qu’il a bien exécuté la tâche. Ils permettent d’alterner avec du renforcement primaire dans la phase post-acquisition.

Jusqu’où peut-on aller ?

Les procédures basées sur les renforcements positifs, donc d’abord sur les récompenses alimentaires, permettent de réaliser des éducations rapides et très poussées.

L’utilisation de la procédure décrite précédemment et son extension ont permis de réaliser des radios sans contrainte sur des jeunes de 6 mois, de réaliser des débourrages sur le même principe : acceptation de la selle, puis de la sangle, puis du montoir, puis du cavalier. Ces mêmes chevaux amenés dans un centre de débourrage ont ensuite appris plus vite de nouvelles étapes de l’éducation comme tourner en longe et être monté aux trois allures. Aucun d’entre eux n’a montré de comportements agressifs ou défensifs, contrairement aux animaux non renforcés dont les ¾ ont exprimé une défense (se pointer, taper, ruer) au moins une fois pendant les séances.

Cette approche est donc généralisable à l’ensemble de l’éducation du cheval et même au-delà vers son utilisation adulte.